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SANTÉ & PRÉVOYANCE

ÉTUDE

Santé mentale : les atouts du ciblage des populations au travail

Les inégalités de santé mentale au travail

L’intérêt de cibler certaines populations au travail pour mener des actions de prévention semble évident pour les maladies "physiques" mais peut-être moins pour les troubles psychiques. En effet, de nombreuses études ont montré le lien fort entre métiers physiques (manutention, bâtiment, etc.) et le développement de maladies cardiovasculaires. De leur côté, les troubles mentaux sont susceptibles de toucher n’importe quel métier, mais restent pour autant encore très peu reconnus comme maladie professionnelle. Et pour cause, ils ne sont pas répertoriés aux tableaux des maladies professionnelles par la sécurité sociale.

Ils font cependant de plus en plus l’objet de déclaration d’accidents de travail, avec un niveau qui reste faible (1,6% des arrêts de travail en 2016 d’après la CNAM).

Il est en effet particulièrement complexe d’imputer les troubles psychiques à la seule cause de l’activité professionnelle, leurs déterminants étant multiples. En plus de l’environnement de travail, le parcours et les habitudes de vie, les prédispositions biologiques, l’environnement social et affectif jouent des rôles prépondérants dans la déclaration de ces troubles psychiques.

Toutefois, on peut mettre en évidence des disparités entre certaines typologies de populations. Comme pour les autres problématiques de santé, les catégories les plus défavorisées socio-économiquement sont les plus touchées par les troubles mentaux[1]. Plus précisément, un double gradient social a été mis en lumière par une étude française : pour les symptômes dépressifs et conduites addictives, les salariés les plus défavorisés (notamment les moins diplômés) sont plus à risque[2]. A l’inverse, pour les états anxieux et le dysfonctionnement social les salariés appartenant aux catégories sociales les plus élevées (et surtout les hommes) sont les plus touchés. Le lien entre dépression au long cours et CSP a également été documenté : les catégories les plus défavorisées auraient un risque jusqu’à 4,5 fois plus élevé de développer une dépression persistante, par rapport aux CSP+[3].

Toutes les catégories de travailleur peuvent donc être concernées par le développement de troubles mentaux, mais les typologies de ces troubles ne sont pas uniformes.

Le secteur d’activité professionnelle peut également présenter des profils différenciés de santé mentale. On constate ainsi une disparité entre les différents secteurs sur le risque de présenter des pensées suicidaires : l’enseignement et les arts et spectacle constitueraient un secteur davantage impacté (la prévalence des pensées suicidaires pour les femmes dépassant 7%), là où les secteurs de la construction et des industries seraient davantage préservés d'après le Baromètre de Santé publique 2017.

Au-delà d'une simple corrélation la définition des risques institutionnels des risques psychosociaux entérine la reconnaissance de facteurs de risques pour la santé mentale, physique et sociale, liés aux conditions d’emploi et aux facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental. Toutes les professions et toutes les activités n’engendrent pas les mêmes facteurs de risques : un profil de prévalence de troubles mentaux peut alors se dessiner en fonction des populations ciblées (caractéristiques démographiques, niveau d’éducation, de revenus...) et des activités exercées.

Dès lors que des profils de risque sont identifiées, des actions de prévention ciblées peuvent être mises en place.

Nous détaillons ci-après les actions de la MGP pour les forces de l’ordre.

L'exemple des forces de l'ordre et de la MGP

Douze suicides sur le seul mois de janvier : 2022 commence avec un lourd tribut pour les policiers. Philippe Garrachon, responsable communication de la MGP, mutuelle des forces de sécurité, le rappelle : pour les forces de l’ordre, les morts par suicide sont beaucoup plus nombreux que les morts en service. Malgré ce dur constat, il se veut optimiste pour l’avenir, estimant que l’on assiste à une "révolution copernicienne" touchant à la prise en compte des problématiques de santé mentale chez les forces de l’ordre.

Responsable de la communication de la MGP, mutuelle des forces de sécurité, Philippe Garrachon témoigne :

Le policier a cette posture d'homme fort : montrer à ses collègues qu'on a des problèmes de santé mentale, c'était pour beaucoup impensable il n'y a pas si longtemps.

Le Baromètre de la santé[4] réalisé en partenariat avec YCE partners et le CRAPS (Cercle de Recherche et d’Analyse sur la Protection Sociale) et sa forte médiatisation[5] en juin 2021 ont contribué à la prise de conscience du mal être dans les rangs des policiers. Ouvert à tous les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, le dispositif d’enquête a permis d’identifier les besoins généraux en santé et prévention. Les préoccupations de santé mentale chez les fonctionnaires de terrain sont apparues prééminentes : 24% des sondés ont été confrontés à des pensées suicidaires chez eux ou des collègues, 39% sont en état de détresse psychique.

Au-delà, la MGP a mis en place depuis 2015, un service téléphonique d’écoute psychologique Réflexe Prévention et Solidarité auprès duquel les policiers adhérents titulaires d’une garantie santé en activité peuvent se confier en toute confidentialité sur des problématiques psychologiques liées au contexte professionnel. En outre, la MGP a pensé un dispositif de prévention fondé sur la formation d’un réseau de délégués mutualistes aux problématiques de santé mentale. Agissant comme des sentinelles, ces délégués sont formés à détecter les signes de mal-être chez leurs collègues, et préparés à réagir en fonction des situations auxquelles leurs collègues peuvent être confrontés (stress au travail par exemple).

Concernant l’accès à des professionnels de la santé psychique, la MGP, en collaboration avec la plateforme de téléconsultation MédecinDirect, a élaboré un questionnaire permettant à ses adhérents titulaires d’une garantie santé d’évaluer leur niveau de stress dans ses dimensions personnelle, professionnelle et relationnelle, et de bénéficier des conseils adaptés d’un médecin spécialiste. Une centaine de questionnaires sont remplis chaque année dont, fait notable, la quasi-totalité débouche sur une consultation.

Ces actions contribuent à briser le tabou du mal être des policiers qui est désormais un sujet de préoccupation majeure au sein de la police[6]. Dès lors, on peut espérer que tous les acteurs (au-delà du cercle de la prévention en santé) se saisissent des enjeux. Pour P. Garrachon, les policiers sont exposés à deux facteurs principaux de risques psychosociaux dans leur travail : ceux inhérents à la nature de leur métier (confrontations à la violence, à la mort, rapports avec le public, etc.) et ceux associés à l’organisation du travail, témoignant d’une culture hiérarchique stricte qui constitue pour lui "le tabou dans le tabou". L’analyse du chercheur et psychologue du travail Christian Fassier le confirme[7]. La détérioration de la santé mentale des policiers est en partie tributaire de ce qu’il qualifie d’indécision hiérarchique et politique. Celle-ci se traduit par une organisation très verticale du travail mais qui laisse, paradoxalement, une grande autonomie au policier sur le terrain en mettant en avant son "discernement".

Les bonnes pratiques du ciblage

Apporter des actions de prévention adaptées nécessite en premier lieu de disposer d’un état des lieux de l’état de santé mentale de la population considérée (via un baromètre ou une enquête dédiée, comme dans les exemples cités). Les applications proposant des questionnaires d’auto-évaluation peuvent fournir une vision agrégée et anonymisée des résultats individuels à destination de la direction ou de la DRH de l’entreprise. Cela permet d’identifier les dimensions les plus pertinentes sur lesquelles proposer une intervention complémentaire (formations, production de contenu dédié, etc.). Cependant, ces analyses ne sont possibles qu’à la condition que le nombre soit suffisant pour prévenir tout risque de ré-identification. A l’échelle d’une entreprise d’une taille moyenne voire d’une PME, cela peut constituer une réelle limite.

Au-delà des risques spécifiques à cibler, les caractéristiques de la population visée, peuvent conditionner les modalités d’intervention à favoriser.

Citons à titre d’illustration le programme "Coach & vous santé" développé par AG2R LA MONDIALE à destination des dirigeants. Ce programme a été co-construit avec des chefs d’entreprise assurés afin de s’adapter à leurs contraintes (volume horaire souvent supérieur à 60 heures par semaine) et de répondre à leur besoin. Il prévoit un suivi par un coach santé via des entretiens téléphoniques de 15 à 20 minutes pour les accompagner sur trois grands domaines de santé : le sommeil, la nutrition et la gestion du stress. Le programme "Branchez-vous santé" à destination des branches professionnelles prévoit également des actions de prévention de l’épuisement professionnel des dirigeants : sensibilisation aux situations d’épuisement via la participation à des conférences dédiées, formations en e-learning sur la gestion du stress, outil d’autodiagnostic en ligne et accompagnement en cas de burn-out à travers un séminaire sur-mesure.

Les étudiants fournissent un autre exemple de prévention ciblée. En effet, les étudiants sont souvent à une période charnière de leur vie et de leur développement cognitif, ce qui les rend plus à risque en termes de santé mentale. Par ailleurs, la crise du COVID a provoqué un isolement social important des étudiants, accompagné pour certains d’une grande précarité économique. Devant la dégradation de leur santé mentale, les initiatives se sont multipliées. Citons par exemple le déploiement de la solution Qare et de l’application Mon Sherpa dans différents établissements d’enseignement supérieur (École du Louvre, Paris Sciences Lettres...), mais également la création de la plateforme Écoute Etudiants Ile-de-France en partenariat avec la Fondation Fondamental. Ces plateformes proposent des modules en ligne (articles / exercices / vidéos...) dont le contenu est adapté aux étudiants, des questionnaires d’auto-évaluation et l’accès à des téléconsultations de psychologues et psychiatres.

Si les outils numériques sont particulièrement adaptés à la population étudiante, des solutions alternatives peuvent être conçues pour d’autres cibles. Ainsi, pour les salariés en situation de handicap, la start-up Wesireport a développé un outil de détection de signaux faible de fragilité psychique via de simples échanges SMS (alimentant une plateforme numérique) plutôt que via l’utilisation d’une application complexe.

[1] DREES, 2004. Troubles mentaux et représentations de la santé mentale : premiers résultats de l’enquête Santé mentale en population générale.

[2] Murcia et al., 2011. Différences sociales dans les troubles de la santé mentale en population salariée : résultats issus de l’enquête Samotrace.

[3] Melchior et al., 2013. Socioeconomic position predicts long-term depression trajectory: a 13-year follow-up of the GAZEL cohort study.

[4] Sondage réalisé pour la MGP, en partenariat avec le CRAPS, par YCE partners en ligne du 17/02/21 au 25/03/21 auprès d’un échantillon de 6 246 policiers.

[5] Les résultats ont été relayés par Le Parisien, France24, Le Monde, Le Figaro, TF1 et Cnews.

[6] 27 janvier 2022 – Le Monde "Comment la police tente de trouver des solutions face aux suicides dans ses rangs".

[7] 7 décembre 2020 – The Conversation, C. Fassier "La santé mentale des policiers : un tabou français ?".

Pour aller plus loin :

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