RETRAITE & AUTONOMIE
Entretien avec François-Xavier Selleret, Directeur Général de l’Agirc-Arrco
Face à un système de retraite sous tension structurelle, entre évolution démographique et exigences croissantes des assurés, l’Agirc-Arrco s’affirme comme un pilier central, à la fois en termes de service, d’innovation et de coordination inter-régimes.
YCE Partners s’est entretenu avec François-Xavier Selleret, Directeur général de l’Agirc-Arrco, afin de recueillir son analyse sur les enjeux du système de retraite, les spécificités du modèle paritaire de l’Agirc-Arrco et ses perspectives à moyen terme.
Un système de retraite sous tension : des enjeux démographiques structurels aux leviers d’action
YCE Partners : Le sujet des retraites est au cœur du débat public. Quelle est votre vision des enjeux actuels du système et de la manière dont il est perçu par les Français ?
Le système de retraite est d’abord structuré par une réalité démographique majeure : la baisse continue de la natalité. Ce phénomène constitue aujourd’hui le point de préoccupation principal car il affecte directement le nombre de cotisants futurs, et donc la capacité à financer le système.
Au-delà de la seule dimension financière, cette évolution pèse également sur la capacité d’innovation et le dynamisme économique : une population active moins nombreuse implique mécaniquement moins de production, un renouvellement plus limité des compétences et, à terme, une fragilisation de la croissance.
Elle renvoie aussi à des facteurs concrets, comme les conditions de logement, ou l’accès aux modes de garde, qui conditionnent directement les projets familiaux des ménages. Ces contraintes appellent en retour une évolution des pratiques, notamment au sein des entreprises.
Par ailleurs, l’augmentation de l’espérance de vie constitue un second facteur majeur. Elle modifie en profondeur les équilibres du système et impose de repenser les paramètres de fonctionnement. Les dynamiques migratoires constituent un levier d’ajustement partiel, en contribuant à l’évolution de la population active et aux équilibres du marché du travail.
Dans ce contexte, la question centrale devient « Comment financer durablement un modèle social dans un environnement où les équilibres démographiques se dégradent ? ».
YCE Partners : Quels sont, selon vous, les leviers prioritaires pour assurer l’équilibre du système à moyen terme ?
En l’absence de réponse à court terme à la question fondamentale « Comment renouer avec la natalité ? », le pilotage du système de retraite par répartition se déplace vers un second niveau. Il repose en effet sur trois paramètres principaux :
• Le niveau des cotisations,
• L’âge de départ à la retraite,
• La revalorisation des pensions.
Leur mise en œuvre se heurte toutefois à une forte sensibilité sociale et politique : le débat public porte essentiellement sur leur combinaison et leur acceptabilité.
Enfin, un décalage important persiste entre la technicité des enjeux et leur perception par les Français. Là où le débat public se focalise souvent sur des mesures visibles, les enjeux de fond relèvent d’équilibres de long terme. La lisibilité du système et la confiance des assurés sont des enjeux tout aussi structurants que la soutenabilité financière.
YCE Partners : Dans ce contexte, quelles évolutions vous paraissent prioritaires pour améliorer le fonctionnement du système dans les prochaines années ?
Plusieurs axes d’évolution peuvent être identifiés.
Le premier concerne la lisibilité et l’appropriation du système d’ensemble de la retraite et des outils associés. Des dispositifs comme l’application « Mon compte retraite » constituent des avancées significatives, en permettant une vision consolidée des droits. Reste désormais à en assurer la généralisation et l’usage effectif.
Le deuxième axe porte sur la place de l’épargne. Si la France dispose d’un niveau d’épargne élevé, son orientation vers la retraite demeure limitée. La capitalisation constitue déjà une réalité pour certains assurés, mais elle ne peut, à elle seule, rééquilibrer un système fondé sur la répartition. Dans ce contexte, la question porte moins sur son principe que sur ses finalités : qu’en attend-on réellement, selon quelles modalités de mise en œuvre, dans quels délais et pour quels gains escomptés ? Ces interrogations doivent être mises en regard d’un impératif central : la consolidation du socle du système, fondé sur la logique de répartition.
Enfin, la capacité à faire évoluer le système dépend d’un arbitrage central : concilier coût du travail et pouvoir d’achat, tension structurelle difficilement contournable.
L’Agirc-Arrco : les spécificités de son modèle paritaire et son rôle dans l’écosystème
YCE Partners : L’Agirc-Arrco occupe une place singulière dans le paysage des retraites. En quoi son modèle paritaire constitue-t-il un atout dans le contexte actuel ?
L’Agirc-Arrco occupe une place particulière dans le paysage des retraites, notamment en raison de son modèle de gouvernance paritaire. Il repose sur un système contributif, complémentaire à la Sécurité Sociale, et s’inscrit dans une logique de co-construction entre partenaires sociaux, permettant de prendre des décisions équilibrées, sans avoir recours à la dette.
« Ce modèle impose une exigence particulière : celle de mériter en permanence la confiance des assurés. Cela repose notamment sur une gestion rigoureuse et un objectif clair de soutenabilité financière. »
À ce titre, le pilotage du régime repose sur un principe structurant : disposer de réserves suffisantes pour garantir le paiement des pensions dans la durée. Ces réserves doivent être perçues non comme une cagnotte, mais comme une garantie.
La dimension pédagogique est clé, en particulier auprès des jeunes générations, plus inquiètes quant à la perspective de leur retraite. Cela implique de rendre compréhensibles le rôle et l’utilisation des réserves, ainsi que leur politique d’investissement, qui relève de secteurs variés tout en respectant une logique d’investissement socialement responsable.
Ce modèle s’inscrit également dans un certain paradoxe : les entreprises et les actifs financent le système, mais les retraités pèsent davantage dans la décision politique.
YCE Partners : Quel rôle joue aujourd’hui l’Agirc-Arrco auprès de ses différents publics, et comment ce rôle évolue-t-il ?
L’Agirc-Arrco se positionne comme un acteur central au service des assurés, qu’ils soient actifs, retraités ou qu’il s’agisse des entreprises.
Son modèle repose sur trois missions principales :
• Garantir le paiement des retraites dans la durée,
• Assurer un service de qualité au juste coût,
• Maintenir l’équilibre financier, avec un objectif de « meilleure retraite au meilleur montant ».
L’Agirc-Arrco a vocation à accompagner les assurés tout au long de leur parcours professionnel et personnel. Cette relation évolue fortement sous l’effet des transformations des usages. Les 13 millions de téléchargement de l’application mobile « Mon compte retraite » en sont une illustration directe : les assurés attendent désormais des services simples, accessibles et personnalisés.
L’évolution des usages marque un changement de paradigme : l’individuel devient un levier du collectif. L’enjeu est de concilier deux dimensions :
• Une approche collective, propre à un régime par répartition,
• Une personnalisation croissante des services, adaptée aux attentes contemporaines.
Concrètement, cela suppose de revoir en permanence l’expérience client. L’exemple des centres de vacances pour retraités est révélateur : ces dispositifs, historiquement adaptés, ne correspondent plus aux attentes actuelles. Ils ont été cédés, et les ressources réallouées.
YCE Partners : Dans un système de retraite souvent perçu comme complexe, quelle est selon vous la place de l’AGIRC-ARRCO au sein de l’ensemble des régimes et dans les relations inter-régimes ?
L’Agirc-Arrco est fortement engagée dans la coordination inter-régimes, avec un objectif clair : simplifier les parcours des assurés, indépendamment de leur trajectoire professionnelle qui est aujourd’hui de plus en plus fragmentée.
Il est donc essentiel de proposer une vision unifiée des droits, indépendamment des régimes d’affiliation. Cette logique s’illustre par le principe « Dites-le-nous une fois, faisons-le une fois pour tous ».
Un objectif reste de ne pas exposer l’assuré à la complexité du système, mais au contraire de l’absorber au niveau des organisations. La fusion en 2019 des régimes AGIRC et ARRCO en un seul régime AGIRC-ARRCO s’inscrit par exemple dans cette logique, avec un choix assumé de ne pas changer de nom pour éviter toute rupture perçue par les assurés.
YCE Partners : Quels sont, selon vous, les principaux défis à venir pour l’Agirc-Arrco, notamment dans la perspective du COM 2027-2030 ?
Plusieurs défis structurants se dessinent :
Le premier concerne la transformation de la relation aux assurés et des usages. Il ne s’agit plus seulement d’informer, mais d’accompagner dans une logique de transparence et d’appropriation immédiate, en se plaçant du point du vue de l’usager.
Le deuxième porte sur la pédagogie, en particulier vis-à-vis des jeunes générations. Un travail important a été engagé sur le langage et la communication. Certains termes comme « aidant » par exemple étaient perçus comme trop techniques et ne parlaient pas aux personnes concernées. L’enjeu est de rendre les dispositifs plus compréhensibles et de capter l’attention des jeunes générations, en passant d’une approche centrée sur la « retraite » à des logiques de « projets de vie ».
L’exploitation de la data constitue un troisième défi, pour en faire un levier majeur pour développer des approches plus proactives, notamment à destination des publics les plus éloignés du système concernant l’action sociale.
Enfin, l’emploi des seniors demeure un enjeu déterminant : si le taux d’emploi atteint environ 50 % chez les 55-60 ans (dans la moyenne européenne), il chute fortement ensuite. Les sorties passent encore largement par le chômage ou des dispositifs anticipés, si bien que seuls deux tiers des actifs arrivent à la retraite en emploi. L’enjeu porte désormais moins sur les dispositifs que sur l’amélioration effective des trajectoires de fin de carrière.
En définitive, tout repose sur la confiance des assurés : démontrer concrètement, dans la durée, la valeur du système et la capacité de l’Agirc-Arrco à tenir ses engagements, notamment avec son positionnement singulier, dans un contexte français où il n’est pas naturel qu’un organisme privé porte l’intérêt général. L’Agirc-Arrco s’en distingue par son exigence de responsabilité et une culture orientée résultats. L’Agirc-Arrco est tenue et se doit de démontrer en permanence sa pertinence.
Regard sur l’accompagnement de YCE Partners
YCE Partners : Vous travaillez avec nos équipes depuis plusieurs années sur des sujets structurants. Quel regard portez-vous sur cet accompagnement ?
YCE accompagne l’Agirc-Arrco depuis plus de 10 ans sur des sujets structurants. Le cabinet est perçu comme un partenaire de confiance, reconnu pour sa capacité à intervenir sur des sujets complexes avec rigueur et méthode.
Plus particulièrement, sur le Contrat d’Objectifs et de Moyens 23-26, YCE Partners a ainsi accompagné un axe clef : le virage de l’expérience client avec la mise en place de parcours personnalisés pour les assurés. Sur ce projet, YCE a démontré sa capacité à allier une vision stratégique et une intervention opérationnelle. YCE poursuit ses interventions sur des axes stratégiques notamment sur le volet de l’offre aux entreprises et branches qui permet d’asseoir la valeur ajoutée de l’Agirc-Arrco.

.jpeg)


